Le titre vient de Verlaine, pas de Debussy. Le poème « Clair de lune » est extrait des Fêtes galantes, paru chez Lemerre à Paris en 1869. Debussy le lit jeune, l'aime, et l'utilise plusieurs fois — une première mélodie pour voix et piano en 1882 (jamais publiée du vivant), puis cette troisième pièce de la Suite bergamasque, composée en 1890 et publiée chez Fromont à Paris en 1905, après quinze ans de remaniements. Quinze ans. C'est rare chez Debussy, qui écrivait souvent vite. Il n'était pas content de cette pièce pendant longtemps. Il la trouvait « trop facile », trop évidente. Aujourd'hui c'est sa pièce la plus jouée au monde, et il s'en serait probablement agacé.
Le titre original n'était d'ailleurs pas « Clair de lune » mais « Promenade sentimentale ». Debussy l'a renommée à la publication, peut-être pour vendre plus, peut-être pour assumer l'héritage verlainien. Ça reste flou. Lisez le poème avant de jouer la pièce. Sérieusement. Verlaine parle de masques et bergamasques, de luths et de fontaines qui sanglotent. Debussy reprend cette atmosphère, mais à sa façon, plus apaisée, presque sans tension. Le terme « bergamasque » lui-même renvoie à Bergame, à la commedia dell'arte, à des danses italiennes anciennes — toute une mythologie XVIIIe siècle revisitée par le symbolisme français de la fin du XIXe.
La Suite bergamasque entière contient quatre pièces : Prélude, Menuet, Clair de lune, Passepied. Les trois autres sont rarement jouées, ce qui est dommage. Le Prélude (en fa majeur, deux dièses) est une excellente entrée dans le style debussyste tardif. Le Menuet est plus alerte, presque ironique. Le Passepied final est virtuose et joyeux. Si vous travaillez Clair de lune, jetez au moins une oreille aux trois autres pièces — vous comprendrez mieux où Clair de lune s'insère.
Tonalité : ré bémol majeur. Cinq bémols. Si vous n'avez jamais joué dans cette tonalité, prenez deux semaines pour vous y habituer avant de toucher Clair de lune. Travaillez la gamme, jouez Czerny op. 599 n°50 en ré bémol, faites-vous l'oreille. La pièce devient alors infiniment plus facile à lire. Les pianistes qui craquent sur Clair de lune le font souvent parce qu'ils n'ont jamais joué en ré bémol majeur et qu'ils butent sur les doigtés naturels de cette tonalité.
Édition de référence aujourd'hui : G. Henle Verlag, édition critique préparée par Roy Howat et Ernst-Günter Heinemann en 2008. Howat est un debussyste anglais qui a travaillé toute sa vie sur les sources Debussy. Si vous voulez creuser, son livre Debussy in Proportion (Cambridge University Press, 1983) explique comment Debussy structurait ses pièces sur des proportions géométriques. Vertigineux et utile.