Aldo Ciccolini, EMI 1971. Le satéiste de référence pendant trente ans. Italien de Naples installé en France, Ciccolini a popularisé Satie comme personne. Son tempo (76), son toucher égal, sa pédale économique — tout est exemplaire. La version à écouter en premier. Ciccolini a réenregistré Satie chez EMI en 1987, avec une autre approche un peu plus posée. Préférez la version de 1971, plus tendue, plus fraîche.
Reinbert de Leeuw, Philips 1980. Le hollandais ultra-lent. De Leeuw choisit le tempo le plus lent jamais enregistré (60). C'est divisif. Certains adorent (l'immobilité atteint un degré presque mystique), d'autres trouvent ça insupportable. Je suis plutôt dans le premier camp, mais avec réserves. À écouter quand vous avez intégré Ciccolini. De Leeuw a aussi été chef d'orchestre et compositeur — son rapport à Satie n'est pas celui d'un pianiste de concert, mais d'un musicien total qui cherche à comprendre l'œuvre de l'intérieur.
Pascal Rogé, Decca 1983. La version élégante. Rogé tient un équilibre français parfait — entre les deux extrêmes précédents. C'est la version que je recommande pour les soirées entre amis, parce qu'elle ne polarise pas. Rogé est probablement le pianiste qui a le mieux compris la filiation Satie-Debussy-Ravel. Son intégrale Decca des œuvres françaises est une référence absolue.
Alexandre Tharaud, Harmonia Mundi 2009. Le contemporain. Tharaud joue presque sans pédale, avec une articulation très claire. C'est moderne, presque distancié. Pour entendre Satie aujourd'hui. Tharaud a aussi enregistré chez Ciccolini en concert (DVD HM 2008), et leur dialogue est très instructif. Deux générations, deux esthétiques, mais une compréhension partagée.
Si vous voulez creuser, écoutez aussi la version d'Anne Queffélec chez Mirare (2013) — un toucher d'eau sur galets. Et celle de Jean-Yves Thibaudet chez Decca (2003), plus lyrique, plus chantée. Thibaudet pousse Satie vers le romantisme, ce qui est controversé mais intéressant.
Pour les amateurs d'interprétations rares : Jean-Joël Barbier, ami personnel de Satie, a enregistré les Gymnopédies en 1971 (Vega). C'est une version historique, parce que Barbier connaissait Satie. Son interprétation est plus libre, plus humaine, moins « léchée » que les versions modernes. Difficile à trouver, mais précieux si vous mettez la main dessus.